Pourquoi en ce moment, je ne sais pas, je me suis souvenu d’un truc vécu en 1997… Mon bac en poche, je m’étais inscrit dans une école « européenne » et provinciale des beaux-arts. Une des premières choses que l’on a faites au début de l’année a été de nous conduire au Fond Régional d’Art Contemporain, et nous nous sommes retrouvés dans une salle d’expo face à une photo d’arbre exposée à l’envers. « Alors, à quoi cet artiste veut-il nous faire réfléchir ? Il veut nous rappeler qu’il n’y a ni haut ni bas dans l’univers, et que c’est par convention que nous regardons les arbres à l’endroit. », commentait, en substance, la prof de photo (enfin c’étaient des délires du genre, je ne me rappelle plus exactement).
Si j’avais eu un peu de présence d’esprit, j’aurais pu dire que l’arbre était peut-être aussi un peu soumis aux conventions de la pesanteur, mais je n’avais pas envie de moufter, trop content de ne plus entendre parler de ces prépas scientifiques où l’on m’avait promis que jamais je n’entrerais, tout en faisant d’elles l’aboutissement d’une vie de lycéen.
Cette école plus magique que celle d’Harry Potter, je l’ai finalement quittée en cours de route, ma fantaisie ayant montré ses limites. Adieu, pays merveilleux de Marcel Duchamp, des Nietzschéens de jardin et des arbres qui poussent la tête en bas. Je me suis ensuite dirigé vers une fac de lettres (de nos jours, il faut cumuler les handicaps professionnels si l’on veut être sûr de ne pas se retrouver dans un bureau, entre des murs de verre métaphysiques, à jargonner en compagnie de chevaliers de la table carrée autour d’une bouteille d’eau minérale non gazeuse).
Je vois bien que cette connerie colorée que nous cultivions à l’époque est aujourd’hui en passe d’être balayée une nouvelle rationalité, moins scientifique que populiste. Je ne sais pas quelle leçon tirer de cette minable aventure ambiguë…
Quelques impressions en vrac après un premier contact avec ce pays sur lequel ma culture générale est très mince :
Tout d’abord, Tokyo. Me référant à la carte postale virtuelle que tout européen porte en soi sur cette ville, je m’attendais à quelque chose de très agité et de très déjanté, Séoul en pire pour l’urbanisme et la circulation. Je dois dire que j’ai été complètement détrompé de ce côté-là : Tokyo m’a au contraire semblé plus agréable à parcourir que la plupart des capitales que j’ai visitées, y compris en Europe. Bon, bien sûr il y a le système de métro, avec un plan plus mystérieux que les kipus incas – c’est un fait. Mais en dehors de cela, on est frappé par l’aspect calme et tranquille de la plupart des rues, finalement peu encombrées par la circulation.
Pour ce que j’y connais, Tokyo m’a semblé la capitale la plus « européenne » d’Asie en ce qui concerne l’aménagement des quartiers et la conception du paysage urbain. La maison individuelle y reste très présente, comme on peut le voir sur cette photo d’un quartier résidentiel peu distant de Shinjuku (ci-dessus). Des petites maisons tranquilles, des rues désertes où l’on peut circuler à vélo : pour un peu on se croirait à Vierzon.
Bon, bien sûr, Tokyo est également très monumental. Le quartier de l’hôtel de ville (ci-dessus), a même un petit côté « Metropolis » de Fritz Lang. Dans tout le centre ville commerçant, il n’y a pas un pâté de maison sans bâtiment d’architecte.
Autre aspect qui a fait la renommée et le stereotype des Japonais en Europe, le côté « victimes-de-la-mode-a-chaussettes-en-cuir-Louis-Vuitton ».
De ce côté-là, si l’on va dans les quartiers branchés on est effectivement servi. Je crois que les Japonais ont mené la logique de la mode jusqu’au bout, au point critique où il n’y a plus de différence entre l’habit et le déguisement. Quand on croise par exemple une poupée Barbie androgyne dans la rue, on ne sait plus trop si l’on a affaire à une « cosplay » qui s’amuse ou à un homosexuel qui revendique son identité. Tout est possible et rien ne surprend plus.
Par ailleurs, c’est bien agréable de se promener dans une foule japonaise. La ville est tellement cosmopolite qu’on n’y fait plus du tout attention aux étrangers.
Bon, Kyoto maintenant :
Dès qu’on arrive à Kyoto, l’ambiance est plus traditionnelle.
…Photo prise en arrivant à la gare de Kyoto, d’une vieille dame japonaise qui à la revoir, me rappelle une autre image.
Kyoto est une ville historique préservée avec une méticulosité qui ferait presque passer le château de Windsor pour un site dévasté. Pas le moindre détail pour faire tache dans le tableau.
Là, un temple sur pilotis dans la montagne.
Et là, un jardin zen. Mais en fait de dépouillement et de sérénité, voici ce que donne le contrechamp :
Bref, un pays où tout ce qui s’offre au regard est soigné et méticuleux, des plus petites choses aux plus grandes. Enfin, ça c’est ce qui ressort d’un voyage de cinq jours. Il faudra revenir pour se faire une véritable opinion.

Une métropole d'Asie, pour un étranger, c'est un peu le livre de sable de Borges, dont on est sûr de ne jamais revoir deux fois d'affilée la même page. On tente de s'orienter, de prendre des points de repère bien remarquables: peine perdue, on ne les retrouvera pas ensuite.

De petites silhouettes descendent sur la façade d'un immeuble de Kangnam. Pour que Séoul brille, il faut bien sûr une armée de laveurs de carreaux à la mesure des constructions. Si vous cherchez un petit boulot pour payer vos vacances en Corée, voici ce qu'il vous faut.

Détails marquants de l'étendue urbaine : les clochers d'églises dont celles-ci est hérissée. Le nombre en est ahurissant, même dans les pays baltes on n'atteint pas ce niveau. Quelquefois, il s'agit d'édifices de bonne taille, d'autre fois de simples armatures métalliques sur lesquelles une bâche est tendue - des églises évangéliques louent des appartements en ville et posent sur les toits des immeubles ce genre d'ornements en manière d'enseignes. (Sur la photo il s'agit d'une petite église en brique).
Bien sûr je n'ai pas seulement photographié les toits. Fidèle à ma manie de mitrailler les rues au flash, j'ai pris quelques scènes typiques :
Un tas de gosses, le jour d'une sortie scolaire. On les a habillés de couleurs vives, une par classe pour ne pas les perdre (si cela arrivait on mettrait sans doute un certain temps à les retrouver).
Près de l'université Ihwa, deux lycéennes en uniforme croisent une vieille dame, elle aussi en uniforme, si l'on peut dire : en Corée, les « ajuma », femmes âgées qui ont achevé d'élever leurs enfants, ont un statut particulier de personnes plus ou moins libérées de leur tâche de mère de famille ; elles peuvent vaquer à leurs occupations, se consacrer à la vie associative ou tout simplement glander en rang d'oignon sur les murets et les bancs comme certains jeunes de la Courneuve ; leur tenue est relativement normalisée : cheveux courts permanentés, vêtements amples, chaussures souples - souvent des baskets, et une visière sur le front s'il y a du soleil.
Eh ben, j'ai été prolixe aujourd'hui. C'est qu'une fois de plus, je n'aurai sans doute pas l'occasion de poster avant quelque temps, car demain je pars au Japon (pour la première fois). Au programme : Tokyo et Kyoto. J'espère qu'il fera beau.

Mon séjour en Corée arrive déjà à la moitié et je n’ai toujours pas pris le temps de livrer mes impressions ici. En fait, je ne sais trop par quel bout commencer. Comme lors de mon premier séjour en 2003, je suis complètement dépassé par mes sensations.
La photo ci-dessus représente un quartier traditionnel de Gyeongju, où j’ai fait un petit séjour en début de semaine. Ce petit aperçu pittoresque du pays n’a par contre pas grand-chose à voir avec le quotidien de la capitale. Première constatation : Séoul continue à pousser à toute blinde.

De partout surgissent des grands ensembles de tours qui peuvent loger chacun quelques dizaines de milliers de personnes, soit la population d’une ville moyenne en France. Ces tours de vingt-cinq étages avec des toits pointus sont construites sur un plan identique le long de dizaines de kilomètres. L’étranger n’a donc pas beaucoup de points de repères quand il se trouve dans les environs de Séoul. Où plutôt, il y a une telle pléthore de bâtiments bariolés, d’enseignes et de monuments divers, que tout cela s’annule réciproquement.
Presque tous les Coréens tombent d’accord là-dessus : l’urbanisme de Séoul est totalement anarchique, et ce sont les promoteurs qui font la loi. Pourtant, quand on parcourt ce n’importe quoi architectural, on est plongé dans une atmosphère plutôt joyeuse. La ville est très animée, et même ce qui tiendrait lieu de banlieue dortoir chez nous grouille de vie à toute heure, avec des commerçants qui s’installent jusque sur le trottoir. On est invité à entrer presque partout, les rez-de-chaussée de nombreux bâtiments se parcourent de part en part à travers des galeries bondées, et le côté bigarré et éclectique des façades donne en définitive un aspect accueillant à l’ensemble. Bref, c’est globalement plus moche que Paris, mais avec beaucoup moins de lieux tabous, moins de monuments qui semblent nous dire « on regarde mais on ne touche pas ».
Une mégalopole luxuriante, donc, avec son lot d’accidents mais pas de sensation d’isolement kafkaïen.
(Pour voir les photos en grand, allez dans l'album "Coree")
En week-end à Bourges, je suis retombé sur un petit fragment de vase maya qui se trouve à présent dans la vitrine de la bibliothèque de mon père:

Je crois que j'étais encore au lycée quand j'ai acheté cette figurine dans une foire aux débris et fossiles. Il y avait une caisse posée par terre avec plein de tessons de poteries en vrac. La plupart étaient complètement informes, on distinguait à peine un oeil ou un bout de nez par-ci par-là. C'est pour ça que quand je suis tombé sur un petit personnage clairement identifiable, j'étais tellement content que je n'ai pas beaucoup écouté les explications archéologiques du gars en payant le machin. Aujourd'hui, je ne me souviens donc plus du tout du site d'où provient l'objet, ni de sa datation approximative.
La civilisation maya, installée dans une zone humide de l'Amérique centrale (Sud du Mexique, Salvador, Honduras et Guatemala), a connu un âge d'or entre le troisième et le dixième siècle, et a perduré, affaiblie, jusqu'à l'arrivée des Espagnols. Elle présente de nombreux points communs avec la culture aztèque, plus tardive. Une des particularités de ce peuple était de développer artificiellement un caractère physique permettant d'identifier la caste dominante: le crâne de certains enfants était comprimé de manière à donner une forme allongée à l'occiput, ce qui se voit sur le morceau de poterie en question:
Que de chemin a parcouru ce petit bout de Maya, jusqu'à ce que je lui fasse subir une adoption forcée et qu'il soit naturalisé Berrichon! J'espère juste que le dieu Chac ne va pas venir me casser la gueule et me faire bouffer mon propre coeur trempé dans le Guacamole, pour m'apprendre à m'approprier comme ça les vestiges de son peuple élu.













