Après avoir mis en ligne un minuscule album de photos supplémentaire je m'aperçois que j'occupe déjà 15% de mon espace disponible. Tous mes fichiers sont pourtant passablement allégés. Un blog gratuit, pour exposer des images, ce n'est quand même pas l'idéal. Quand j'approcherai de la saturation, j'aurai le choix entre ouvrir un autre blog ailleurs ou dégraisser celui-ci. Je pense que j'opterai pour la seconde solution, tant pis pour l'archive. Mais au lieu de supprimer massivement les plus vieux billets, j'élaguerai au fur et à mesure en mettant à la corbeille ce qui prend de la place (les photos de voyage devraient y passer en premier). Bon, de toute façon, ça c'est pour dans cinq ou six mois.
Aujourd'hui, un petit groupe de marcheurs nocturnes enveloppés dans les replis d'une perspective exagérée et arrondie qui doit beaucoup aux tableaux du Belge Spilliaert (1881-1946).

Enfin, ça, c'est ce que ça voulait être. Quand j'ai montré le tableau à ma femme, elle m'a dit un truc du genre: "tiens, tu prépares une affiche pour le prochain film de zombies de Romero (1940-)?"
Vexé.
Je ne sais donc pas si je ferai ce que j'avais prévu à partir de ce tableau, à savoir une petite animation de rue la nuit avec des trajectoires en perspective. Pour l'instant je n'ai que le décor:
J'étais très content de mes halos de lumière, mais c'est vrai qu'ils ont quelque chose d'obsédant, je dois le reconnaître. Et puis tous ces personnages qui vont dans la même direction, c'est un peu angoissant, on dirait l'électorat de Sarkozy. Bon, je vais réfléchir.
(Cliquez ici pour voir les premiers articles sur le même thème)

L'intérêt du mouvement, même minimal, pour une telle image est de poser le problème des trajectoires.
Sur une peinture mettant en scène un groupe de personnages, nous avons l'habitude d'analyser d'un simple coup d'oeil qui appartient à qui, qui est indépendant: tiens, ce type est juste à la droite de Napoléon, ça doit être un général... tiens, ces deux figures se recouvrent partiellement, mais leurs regards divergent, il faut les voir séparées... etc.
La photo d'un lieu public fréquenté, c'est déjà autre chose, un objet qui tient de la pierre gravée et de la pierre brute à la fois: nous ne pouvons nous empêcher de lire la disposition des figures, d'y trouver la marque des comportements qui règlent les distances entre personnes proches ou étrangères, mais quand nous avons fini de construire ce beau discours, nous sommes forcés d'admettre que la géométrie du tout tient également du coup de dés.
Une des pistes intéressantes qui s'offrent à la figuration aujourd'hui pourrait être de reprendre à son compte cette ambiguité de la photo de groupe aléatoire. Une succession d'images permet de créer des liens entre éléments du tableau, de les confirmer, ou de les briser selon sa fantaisie. Dans le cas de groupes de personnages, l'appartenance réciproque est incessamment remise en question. Un des effets secondaires de cette pratique est de décrotter un peu la figure humaine de son excès de pathos habituel. L'image fixe aussi doit pouvoir utiliser de tels procédés.
J'interromps un moment mes études de pas pour parler de la lecture la plus bizarre que j'aie faite ces derniers temps. Il s'agit d'un manga de Jirô Taniguchi, Le Gourmet solitaire, paru aux éditions Sakka-Casterman pour la France.
Taniguchi, c'est un peu le gars qui rachète le manga aux yeux des bédéphiles français amateurs de rhétorique de la case, de psychanalyse des héros de comics et d'adaptations de James Joyce en films d'animation. Dit comme ça, ça fait peur. En fait, loin de moi l'idée de persifler, je suis resté complètement scotché sur cette BD, dont le projet lui-même est déroutant pour un lecteur européen: on suit un personnage ordinaire dans une enfilade de restaurants, où il bouffe. C'est tout. Ce genre d'hymne à la ripaille est semble-t-il très courant dans la production culturelle nippone en général, et dans l'oeuvre romanesque de Kusumi Masayuki qui a inspiré Le Gourmet.
Bon, du point de vue du scénario, c'est assez lassant, et il est difficile de s'enfiler à la suite plus de trois chapitres - c'est à dire plus de trois restaurants, puisque l'unité, dans la table des matières, est le repas - sans ressentir certains symptômes de ballonement. Je me suis évidemment beaucoup moins amusé que devant un film de Miyazaki. Ce qui est étonnant, c'est le dessin, ce style des mangas pour adultes, à la fois très minutieux et impersonnel - qui donne ceci, par exemple:

La même précision photographique se retrouve dans les décors, et l'on se demande parfois si le dessinateur n'a pas travaillé à la table lumineuse. En tout cas, ce type a une façon d'expérimenter ce qui se trouve sous ses yeux qui nous reste assez inaccessible. En effet, mettons un français face à une représentation hyperréaliste d'un plat de cassoulet ou de la ZAC de Vierzon, il trouvera la chose déroutante ou ridicule ailleurs que dans un livre de cuisine ou un article d'actualité, selon le cas. D'ailleurs, toute représentation visuelle de son univers quotidien lui apparaîtra en dernière instance étrange, factice et parfois dérangeante - au point qu'un monde de farfadets et de magiciens le déroutera moins. En général, nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes si nous passons à la télé. (Au point que nous pourrions être amenés à nous demander: comment peut-on être français? au lieu de comment peut-on être persan?)
Cette manière d'adhérer à l'actualité de la vie urbaine la plus simple est peut être une forme viable de singularité culturelle, bien différente des gesticulations nationalistes qui se déploient dans d'autres circonstances. On pourrait par ailleurs interpréter la chose en prenant à contrepied nos stéréotypes sur l'Asie contemporaine, à savoir que les mégalopoles extrême-orientales seraient le lieu où la confusion entre réel et virtuel serait la plus avancée dans le monde, et où la technicisation de la vie laisserait à jamais des traumatismes (et la bombe atomique et gnagnagna...). C'est peut-être moins vrai qu'en Europe au contraire: il semble y avoir là-bas un contrepoids énorme à cette tendance désincarnante, cette capacité à se confondre avec son expérience sensible la plus quelconque.
Ce n'est bien entendu qu'une impression, qui n'engage que le rédacteur de ces lignes.
Aujourd'hui, deux nouvelles études de marcheurs anonymes:
(Si vous avez raté le début, c'est là.)

Ce sont souvent la comédie ou le film d'animation qui s'attardent sur la singularité d'une démarche: un tel boîte, une telle marche comme un pingouin... On pourrait également traiter avec compassion les marcheurs pauvres, malades ou vieillissants, ou chanter la vitalité de ceux qui rappellent les dieux du stade, mais cela ne pèterait pas bien haut, il faut le dire.
Il serait possible d'éviter l'écueil de la signification anecdotique en étudiant plutôt les vides, les distances entre les silhouettes. Regarder les gens dans la rue comme l'écume sur une vague. Cerner par le vide des paquets humains plutôt que de juxtaposer des figures singulières. Mettre de côté le principe d'individuation par la couleur, le détail des visages et des vêtements:

La limite de la première option, c'est un espèce de réalisme urbain prétentieux qui pourrait sombrer dans la sociologie de comptoir (ici: portrait de la ménagère de 45-55 ans). Dans le deuxième cas, on s'achemine vers le domaine du purement décoratif, tendance affiche pour la fête du quartier. Aucune des deux démarches ne rend compte de ce mélange d'identité et d'indéfinition qui caractérise les figures de la rue.
