Mardi 13 mars 2007

      J'interromps un moment mes études de pas pour parler de la lecture la plus bizarre que j'aie faite ces derniers temps. Il s'agit d'un manga de Jirô Taniguchi, Le Gourmet solitaire, paru aux éditions Sakka-Casterman pour la France.

Taniguchi, c'est un peu le gars qui rachète le manga aux yeux des bédéphiles français amateurs de rhétorique de la case, de psychanalyse des héros de comics et d'adaptations de James Joyce en films d'animation. Dit comme ça, ça fait peur. En fait, loin de moi l'idée de persifler, je suis resté complètement scotché sur cette BD, dont le projet lui-même est déroutant pour un lecteur européen: on suit un personnage ordinaire dans une enfilade de restaurants, où il bouffe. C'est tout. Ce genre d'hymne à la ripaille est semble-t-il très courant dans la production culturelle nippone en général, et dans l'oeuvre romanesque de Kusumi Masayuki qui a inspiré Le Gourmet.

Bon, du point de vue du scénario, c'est assez lassant, et il est difficile de s'enfiler à la suite plus de trois chapitres - c'est à dire plus de trois restaurants, puisque l'unité, dans la table des matières, est le repas - sans ressentir certains symptômes de ballonement. Je me suis évidemment beaucoup moins amusé que devant un film de Miyazaki. Ce qui est étonnant, c'est le dessin, ce style des mangas pour adultes, à la fois très minutieux et impersonnel - qui donne ceci, par exemple:

 

La même précision photographique se retrouve dans les décors, et l'on se demande parfois si le dessinateur n'a pas travaillé à la table lumineuse. En tout cas, ce type a une façon d'expérimenter ce qui se trouve sous ses yeux qui nous reste assez inaccessible. En effet, mettons un français face à une représentation hyperréaliste d'un plat de cassoulet ou de la ZAC de Vierzon, il trouvera la chose déroutante ou ridicule ailleurs que dans un livre de cuisine ou un article d'actualité, selon le cas. D'ailleurs, toute représentation visuelle de son univers quotidien lui apparaîtra en dernière instance étrange, factice et parfois dérangeante - au point qu'un monde de farfadets et de magiciens le déroutera moins. En général, nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes si nous passons à la télé. (Au point que nous pourrions être amenés à nous demander: comment peut-on être français? au lieu de comment peut-on être persan?)

Cette manière d'adhérer à l'actualité de la vie urbaine la plus simple est peut être une forme viable de singularité culturelle, bien différente des gesticulations nationalistes qui se déploient dans d'autres circonstances. On pourrait par ailleurs interpréter la chose en prenant à contrepied nos stéréotypes sur l'Asie contemporaine, à savoir que les mégalopoles extrême-orientales seraient le lieu où la confusion entre réel et virtuel serait la plus avancée dans le monde, et où la technicisation de la vie laisserait à jamais des traumatismes (et la bombe atomique et gnagnagna...). C'est peut-être moins vrai qu'en Europe au contraire: il semble y avoir là-bas un contrepoids énorme à cette tendance désincarnante, cette capacité à se confondre avec son expérience sensible la plus quelconque.

Ce n'est bien entendu qu'une impression, qui n'engage que le rédacteur de ces lignes.

 

par Gilles F. publié dans : Au jour le jour
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