Ce week-end, je pars en Corée pour un voyage d'un mois, donc ce blog risque d'être approvisionné moins souvent pendant ce temps. J'essaierai quand même de pondre un ou deux billets sur cette expérience, dans la catégorie "au jour le jour". En attendant je vous propose un petit texte de fiction, qui réjouira les amateurs de botanique imaginaire, de terres fantômes indiquées une fois sur les cartes marines puis jamais retrouvées, et aussi du passage de l'île des jouets dans Pinocchio.
L'Ile Insolente
L'Ile Insolente présente l'originalité d'avoir été découverte plusieurs fois. Il semble que ce soit l'explorateur espagnol Lopez de Villalobos, parti du Mexique pour mettre pied à terre en 1529 aux Philippines, qui mentionne pour la première fois l'existence dune île de taille réduite au beau milieu du Pacifique, où son équipage a pu renouveler les réserves d'eau douce et contempler une faune et une flore d'une bizarrerie inégalée. Au dix-septième siècle, se fiant au récit de voyage de Villalobos, le corsaire français Charles Desnouels retrouve cette terre bien à sa place et en fait un repaire occasionnel, jusqu'au moment où il s'aperçoit que ses escales sur l'île coïncident avec des périodes de démotivation intense pour son équipage : il abandonne donc l'endroit. S'ensuit une longue éclipse pendant laquelle l'existence de l'Ile Insolente cesse d'être avérée. Après Desnouels, les marins qui croisent dans les parages n'y retrouvent qu'une étendue d'eau sans le moindre récif , tandis que les sondages révèlent qu'ils se trouvent au-dessus d'une fosse océanique. L'île est désormais classée parmi les mythes. La version couramment retenue jusque dans les années 1970 est que Villalobos et Desnouels avaient fait des erreurs de mesures et s'étaient arrêtés sur des terres répertoriées par la suite en d'autres endroits.
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Comme on l'avait supposé, les deux navigateurs avaient bien commis la même erreur d'orientation, mais l'on s'est aperçu par la suite qu'ils avaient effectivement fait la découverte d'une île inconnue, qui réapparaît définitivement en 1974 sur les cartes, l'observation de la région par satellite ayant révélé sa présence. De forme grossièrement ronde, l'île présente un relief très accusé. Comment a-t-elle échappé si longtemps aux investigations des explorateurs de l'époque moderne ? Par négligence semble-t-il, car elle figurait pourtant bel et bien sur des photos aériennes datant de la deuxième guerre mondiale.
L'île n'a évidemment pas manqué d'attirer l'attention de bon nombre de scientifiques. Côté français, le CNRS a financé une première expédition organisée par le biologiste Jean-Didier Frapette accompagné de deux de ses collègues, ainsi que d'un biogéographe et d'un entomologiste. Les chercheurs n'ont eu qu'à se baisser pour faire de multiples découvertes plus surprenantes les unes que les autres. Certains animaux avaient déjà été décrits par les explorateurs du passé : c'est le cas par exemple du lémurien volant ou de l'oiseau-taupe (une sorte de pétrel aux ailes inexistantes, presque aveugle et vivant dans des galeries souterraines par groupes de plusieurs dizaines d'individus - avec au sein de cette communauté une répartition des tâches entre ouvriers et reproducteurs, à la manière des fourmis ou des termites). D'autres ont été découverts tout récemment, telles cette sorte de loup marsupial bipède déjà aperçu par une équipe américaine, et que le professeur Frapette a pu observer sur une durée de quelques jours après une interminable phase de pistage. Mais la plus sensationnelle des découvertes de l'équipe demeure sans doute les restes d'un gigantesque singe cynocéphale carnivore, des ossements non encore calcifiés qui tendent à prouver que l'animal hantait toujours l'île à une époque très récente à l'échelle géologique. Avec sa mâchoire presque aussi longue qu'un bras humain et garnie de dents acérées, le primate, auquel son découvreur a donné le nom de Carcharodontopithèque (c'est plus facile de baptiser les disparus que les nouveaux nés, on n'en craint pas la vengeance), devait être beaucoup plus impressionnant que le plus gros des prédateurs terrestres actuels, l'ours polaire. Pour ce qui est de la végétation, les quelques études accomplies laissaient entrevoir une biodiversité exceptionnelle.
Malgré ces débuts encourageants et après avoir connu un engouement certain, l'exploration de l'Ile Insolente s'est terminée en queue de poisson. En effet, à la fin des années quatre-vingt, les missions se sont espacées jusqu'à s'arrêter quasi totalement. Les savants qui s'étaient d'abord rués avec enthousiasme sur ce terrain vierge de toute investigation se sont pour une raison inconnue lassés de leurs recherches et lorsqu'on les a ensuite interrogés sur ce qui de prime abord avait semblé l'une des découvertes majeures de la décennie, leurs réponses se faisaient de plus en plus évasives. Plus étonnant, ces spécialistes sont devenus extrêmement nonchalants en ce qui concerne leurs travaux et passée l'apothéose qu'a constituée leur séjour sur l'île, leurs carrières ont toutes sombré dans la médiocrité, comme s'ils s'étaient peu à peu désintéressé de leur réussite individuelle.
Voilà les éléments que j'avais entre les mains lorsque j'ai décidé de me rendre en ce lieu aux évocations contradictoires. Il faut préciser que je suis botaniste, et que les études effectuées sur la flore de l'île m'avaient laissé sur ma faim. J'ai fait ma spécialité de l'étude directe des plantes au sein d'écosystèmes originaux, et je tenais absolument à faire le voyage jusqu'à l'Ile Insolente. Une équipe franco-canadienne était justement encore là-bas pour quelques mois. Quand on a su que je m'intéressais à cet endroit, on m'a proposé de rejoindre ces gens et de prendre la relève quand ils rentreraient d'expédition.
Je me suis d'abord rendu jusqu'à Sydney, d'où j'ai mis dix heures en hélicoptère pour rejoindre l'île. Nous avons atterri sur une plage de sable très blanc. On aurait dit du sel, à perte de vue. Le ciel était orageux, couleur ardoise, et par contraste la plage semblait émettre sa propre lumière. J'ai trouvé là trois êtres hirsutes que j'aurais rangés dans une espèce inconnue s'il n'y avait eu ces lunettes plantées au milieu des poils de leurs visages et ces tentes igloo sous lesquelles ils se mettaient tant bien que mal à l'abri d'un vent plutôt cruel - le climat de l'île, semi tropical pendant l'été, devient plus rigoureux en hiver, sans que les températures descendent en dessous de zéro toutefois. Tandis qu'ils m'offraient une Minute Soup de bienvenue, je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer le m'en foutisme évident qui régnait dans le campement : les araignées rentraient et sortaient comme elles le voulaient d'un vivarium qui avait peut-être été conçu pour leur habitation, peut-être pas, et dont une des vitres était cassée ; il y avait plus de papiers roulés en boule dans les coins des tentes que de feuilles noircies dans les carnets de notes des explorateurs ; enfin, la tenue de ceux-ci dénotait un certain relâchement, et mille autres indices montraient qu'ils ne prenaient plus très à coeur leur mission. Je leur ai demandé s'ils étaient pressés de rentrer chez eux : pas tellement, m'ont-ils répondu, car le retour, selon eux, c'était des formalités, des pages à taper, des communications à effectuer devant leurs confrères, des batailles en perspective pour asseoir leur autorité et obtenir d'autres crédits - autant de choses dont la simple idée semblait maintenant les dégoûter profondément. Ils n'avaient visiblement aucune envie de rentrer.
Les jours suivants, les membres de l'expédition m'ont gentiment indiqué les curiosités qu'ils avaient repérées parmi la végétation de l'île:
Par exemple une plante grasse unique en son genre puisqu'elle projette au bout d'une tige souple une sorte de courge plus légère que l'air. Ce ballon, dont la taille est celle d'un gros pamplemousse et la couleur un brun cuir, est orné de filaments semblables à des barbes de maïs. De loin, on dirait une sorte de masque moustachu. Des observations ultérieures me permettent d'affirmer qu'il ne s'agit là ni d'un fruit, ni d'une fleur, et que l'utilité n'est même pas démontrée pour la plante de cette excroissance qui doit absorber la moitié de son énergie au moins. Parfois, l'objet prend une telle importance qu'il se détache de son support et file tout droit dans le ciel.
Il y a aussi un arbre que mes compa- gnons ont nommé bouleau pulvérulent même s'il n'appartient probablement à aucune des espèces que l'on trouve dans nos forêts. La ressemblance réside dans le tronc blanc, très robuste à la base, et s'arrête là, car je ne saurais même pas si je dois classer cet arbre parmi les feuillus. C'est au-dessus de ce fondement stable et solide, là où le tronc se sépare en quatre ou cinq, que commence l'énigme : comme si la vie avait envisagé l'ensemble des possibles destins contenus dans chacune de ces divisions du tronc sans pouvoir se décider, tous ces moignons perdent graduellement de leur consistance à mesure qu'ils croissent, l'émiettement gagnant peu à peu leur écorce, puis réduisant le bois en fins copeaux, pour ne laisser en définitive que de minuscules confettis qui partent au vent. J'avais déjà remarqué de ces parcelles claires éparpillées jusque sur les plages de l'île, mettant une ambiance de lendemain du scrutin, tracts déchirés et abandonnés. Les débris volants se défont eux-mêmes en une microsciure qui, invisible, doit se mélanger finalement à l'air que l'on respire. Peut-être est-ce là l'origine de l'atmosphère lénifiante de l'île?
On trouve encore une sorte tout à fait étonnante de népenthes. D'ordinaire, cette plante produit des pièges en forme de cornet où viennent tomber les insectes coureurs. La variété découverte sur l'île présente un aspect similaire aux népenthes originaires d'autres régions du monde, à cela près que le fond des cornets comporte plusieurs larges perforations, par où les insectes ressortent indemnes. Quand les autres m'ont fait remarquer le phénomène, j'ai d'abord cru à une maladie ou à une attaque de limaces. Mais je dois finalement admettre que tous les plants de l'île ont la même particularité, et que les orifices, ourlés de mauve, sont bien un caractère distinctif de l'espèce.
Je profitais comme je l'ai dit des services de plusieurs guides pour faciliter mes investigations, jusqu'au jour où mes collègues provisoires ont avancé leur départ, sans doute gênés par le regard de nouveau venu que je portais sur leur incompétence résignée. Je me suis donc trouvé livré à moi-même dans cet univers autarcique et déroutant. Et il m'a semblé que, comme pour fêter la chose, la forêt déployait un surcroît d'animation, improvisait un festival, larguant de plus belle ses ballons difformes au milieu d'une tempête de sciure.
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Je reprends mon carnet après une petite parenthèse. Le crayon me tombe des mains en ce moment, j'ai de plus en plus de mal à écrire. Ce travail d'écolier me saoûle profondément. Mes observations se poursuivent, sans pour autant me conduire à la moindre conclusion. J'ignore par quel moyen une flore dépressive a pu se payer ici comme cela un gros bras d'honneur à la sélection naturelle. À moins qu'il n'y ait dans tout ceci aucune entorse aux lois de quoi que ce soit, et que le monde muet se moque bien des certificats de logique et de moralité que nous lui décernons avec parcimonie. Ce que je sais en tout cas, c'est que ce pays me plaît de plus en plus, et que si c'était possible, j'y prendrais bien une retraite anticipée.

